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Traits de Plume

Traits de Plume

Suivi de l'auteur - Sa Biographie - Ses Parutions - Ses prochains romans et nouvelles.


Souffrance Linguistique

Publié par traits.de.plume.over-blog.net sur 29 Janvier 2020, 19:37pm

 

Lettre n° : 14 : Souffrance linguistique.

 

 

À Gottfried de Lunegarde.

 

 

Devant ta souffrance linguistique offerte en partage, de ce pas, j’ai décidé de te rejoindre. En attendant de préparer mon équidé pour le long voyage, auquel je vais sans doute le contraindre pour la dernière fois, je te fais parvenir ce billet par le messager actuellement très en vogue. Mon voisin, à l’affût de toutes les nouveautés, m’en a procuré un spécimen.

C’est un pigeon voyageur Internet, dont la discrétion est, pour le moment, encore assurée. Il paraît que c’est l’un des plus sûrs moyens de faire parvenir une missive, par-delà les lignes ennemies de notre si belle langue.

 

À cette époque de l’année, parcourir la lande de la langue française pour voler au secours des mots n’est pas chose aisée.

 

Mon cheval a pris de l’âge. Il a le souffle court, bruyant, caverneux, inquiétant. Ses flancs se soulèvent avec peine et mon poids risque d’être fatal à son échine.

 

Que de combats avons-nous menés ensemble.

Que de blessures, physiques pour lui, d’amour-propre pour le piètre cavalier que je fus. Mon armure porte encore les traces de notre dernier combat. L’on a écrit que cela avait été le combat de l’inutile.

 

Une plume des plus connues, prompte à lancer un pamphlet virulent sur quiconque tombe dans son fiel, a qualifié mon dernier discours polémique d’échec retentissant et concluait que j’avais mené le combat de trop.

Mon affrontement portait sur les mots en tant que mots et non sur le sens d’un mot et de son usage qu’il convient de faire en certaines circonstances.

Des esprits, atteints d’une maladie dont le nom m’échappe, veulent s’en prendre à notre grammaire que jalousent les langues qui en sont dépourvues.

 

Depuis ce jour, blessé comme le sont les mots depuis que les Immortels ne le sont plus -et non par l’épée-, je vis, comme tu le sais, retiré du monde et de ses dérives linguistiques. Reste mon esprit, toujours aussi prompt à batailler pour un mot, une idée, un ami.

Il m’a rarement été donné de rencontrer une personne sachant, comme toi, humer les parfums que recèlent les mots de notre langue. C’est le mélange des arômes linguistiques qui donne vie à une langue.

Que tu sois courroucé devant ce beaujolais nouveau de la langue française, au goût de mûre pour mieux en cacher les additifs chimiques, cela ne m’étonne guère. Quel que soit le calice, le fond demeure le même. Ne dit-on pas que la vérité se révèle avec la dernière goutte de vin bu ?

 

A mon âge, je peux accepter toutes les défaites à venir, mais supprimer le passé simple, jugé discriminant et son usage délicat dans les couches sociales de notre société, me rend furieux.

 

La langue française et ses parfums furent l’objet, à travers les siècles, d’une attention qui ne s’est jamais départie jusqu’à ce qu’une sorte de révisionnisme maladif ne décide de l’adapter à son époque. C’était dans les années 90 et, depuis, cela n’a fait qu’empirer. Permets-moi un retour dans l’histoire.

 

Du Moyen Âge au début du XVIIème siècle, le français, d’un état de langue vulgaire et composite se hisse progressivement à l’égal du latin.

Je te passe sur les détails d’une période de maturation pour te dire que c’est François 1er qui en fait la langue administrative et judiciaire pour tout le royaume. Cependant, il faudra encore de nombreuses années pour assainir cette langue dépourvue d’accents et de règles grammaticales. (Le projet actuel est de les supprimer).

 

Il devient urgent de concevoir un langage moyen, commun, compréhensible par tous les Français mais également par les Européens qui adoptent cette langue.

 

C’est le dessein exprimé par le poète Malherbe, qui sera repris par de nombreux grammairiens et gens de lettres.

 

Bien évidemment, la politique n’est jamais bien loin et le cardinal de Richelieu y voit l’instrument de son ambition d’unification du royaume mais aussi de son rayonnement diplomatique à l’étranger.

En 1635, Il crée l’Académie française, pour permettre aux grammairiens d’oeuvrer pour donner des règles à notre langue, la débarrasser de ses scories, de la rendre éloquente et capable de traiter tout ce qui touche à l‘expression des arts et des sciences.

 

Lors de la première édition du dictionnaire, l’art du compromis permet un judicieux dosage entre l’ancienne orthographe, influencée par l’étymologie et une orthographe basée sur la parole et la prononciation prônée par les réformateurs. Les mots dits vieux, offensants, populaires ou régionaux sont exclus du premier dictionnaire de dix-huit mille mots qui paraît en 1674.

 

De mon point de vue, la Querelle du Cid est à rapprocher de Carmen, l’opéra de Georges Bizet dont la fin a été modifiée pour tenir compte des nouvelles sensibilités. Caroline, la dernière venue dans notre petit cercle épistolaire, que tu dois prochainement rencontrer, t’en dira plus.

 

À la demande de Richelieu, l’Académie est chargée d’arbitrer la Querelle du Cid.

 

De quoi s’agit-il ?

Jouée en présence du roi et de nobles, la pièce doit être amendée pour tenir compte du contexte qui n’est plus celui de son écriture, en 1636. Corneille modifiera l’intrigue, son déroulement dans le temps et  lui confèrera plus de gravité, de hauteur.

 

L’humanité fait donc fi de ses créations originales,  testament universel de son passage sur la planète Terre. Ce qui importe est qu’elles soient, comprises, acceptées dans leur période contemporaine. En adéquation avec les sensibilités du moment.

 

L’homme moderne n’a plus de passé, à peine vit-il le présent qu’il se moque du futur puisqu’il n’en fera pas partie.

 

Sais-tu que la grammaire est en grand danger ?

La société française a subi de tels bouleversements au cours de ces cinquante dernières années, que l’arbre ne peut plus cacher la forêt. Devant de telles disparités, de connaissances, de milieux, de religion, d’origine, un grand chantier s’est ouvert.

 

Le vivre, parler, agir ensemble se cherche une base minimale, commune.

 

À demi consciente sur la table d’opération dans quelques anti-chambres de l’Éducation nationale, la grammaire souffre sous le scalpel des linguistes. Ils s’apprêtent à lui ôter ses plus beaux atours pour qu’elle soit à la portée de tout un chacun, même d’un cerveau d’ovidés.

 

Tu sais ce qui me révolte ? Une langue que l’on a choyée, rendue remarquable par la culture de ses mots, est désormais le jouet d’hommes politiques peureux, de grammairiens pervers et de linguistes frustrés.

 

Depuis la réforme de 2016, le passé simple n’est plus enseigné dans le primaire. Il serait trop littéraire et discriminatoire par son usage et sa compréhension dans certaines couches de la société française.

Je te l’accorde bien volontiers, il faut éviter de cumuler les handicaps de naissance aussi, cherchons un langage commun pour tenter de lui donner un sens plus égalitaire.

 

Cela se nomme, le nivellement par le bas !

 

Tu as certainement entendu parlé de la polémique qui enfle à propos du fameux prédicat qui remplacerait les compléments d’objet direct et indirect chers à notre enfance. Non ?

 

Alors, je te conseille d’attendre mon arrivée pour faire face à une telle adversité. Et je ne te parle pas de l’écriture inclusive sinon…

 

Si l’Europe politique renâcle à se faire, soyons rassurés, celle de la bêtise est en train d’y parvenir puisque je viens de lire que la Belgique va encore plus loin en voulant supprimer l’accord du participe passé avec le verbe avoir.

 

Est-on sur le point de prendre comme référence pour  l’enseignement de notre langue, ce qui l’appauvrit le plus ? La langue orale deviendrait-elle la norme de la langue écrite.

Il y a longtemps que j’avais pressenti cette dérive, puisque la lettre que je t’avais fait parvenir, il y a plus de quinze ans à propos du smiley l’évoquait.

Faut-il sacrifier sur l’autel de la révolution numérique soumise à la dictature des réseaux sociaux, une langue dont chaque mot est la nourriture indispensable à nos esprits bien faits?

 

Une autre réflexion m’incite à prévenir nos chères voyelles de se prémunir contre la pluie, les chapeaux et autre couvre-chef sont en voie de disparition. J’ai mal au cœur quand j’écris tous ces mots qui bientôt se sentiront nus comme des vers, privés de leur accent.

 

Mais le futur s’avère bien plus sombre.

Il serait dans l’air du temps que la grammaire devienne quelque chose de négociable. La langue, est un instrument au service de la pensée c'est ce qui préexiste aux individus, c'est ce qui les structures. Il faut maîtriser la grammaire pour se sentir libre dans l'usage de la langue. Énoncer que l’on peut négocier l'orthographe, la grammaire, est une irresponsabilité sans nom.

 

Hélas, certains êtres, dénués de la moindre vision sur ce que le futur nous réserve, ont cru bien faire en adaptant progressivement notre langue à l’évolution de la société française.

 

Il est écrit que pour devenir citoyen du monde, les habitants de la Terre devront perdre tout ce qui les différencie. Nous sommes appelés à devenir des robots. Ne le sommes-nous pas déjà ?

 

Ton ami épistolaire déboussolé.

 

PS : Mon cheval me conseille de n’emporter que l’essentiel. Quelle brave bête !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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