Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Traits de Plume

Traits de Plume

Suivi de l'auteur - Sa Biographie - Ses Parutions - Ses prochains romans et nouvelles.


Une matinée ordinaire

Publié par Stanislas F.J. Tarabula sur 20 Octobre 2007, 09:24am

Catégories : #Nouvelles

C’était la fin de l’été. Sur la terrasse livrée aux premiers soubresauts du vent, des fleurs séchées jouaient à cache-cache derrière les énormes pots de bougainvilliers tandis que les ombres de la matinée s’étaient peu à peu substituées à celles de la nuit.

Devant un désordre de tables et de chaises, qui tout au long de la nuit s’étaient rapprochées au gré de confidences et d’affinités diverses, le passant pouvait imaginer la vie de ces noctambules qui avaient fait de cette terrasse et de son bar, leur lieu de rendez-vous habituel.

Ce bar s’accrochait au passé de l’Espagne. Il me fournissait ainsi l’occasion de me replonger dans une ambiance où des airs de flamenco venaient se mêler aux discussions qui roulaient le long du comptoir.

Pourtant, que de bouleversements s’étaient opérés, ici comme ailleurs, depuis l’époque où j’avais foulé cette terre pour la première fois.

Manoli, une jeune et ravissante brune aux cheveux courts, évoluait entre un mobilier des plus rustiques. Un choix dicté par la logique, les meubles devaient résister à l’épreuve du temps et des discussions enflammées.

En effet, l’alcool et la chaleur accumulée tout au long de la journée par les murs et le sol rendaient bien des nuits torrides. Le tempérament fougueux de certains ibères faisait le reste.

Le balai à la main, l’esprit sans aucun doute ailleurs, le corps de Manoli ondulait dans l’ordre maintenant rétabli sur la terrasse, offrant un tatouage révélé par la bordure d’un string qui se balançait devant le regard des hommes comme la muleta devant les yeux du taureau.

- Buenos dias, señor, me dit-elle tandis que je poussais la porte du bar. 

La barra d’un bar en Espagne surprend toujours le visiteur étranger, peu habitué à cette impression de négligé. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, les éternelles petites serviettes de papier froissées, jonchent le sol parmi les mégots, semant le doute sur la propreté des lieux.

Pourtant régulièrement entretenu, le comptoir est un lieu de vie intense où viennent s’échouer des secrets, les nouvelles du barrio et les critiques acerbes sur la politique générale du pays que Madrid a bien du mal à définir pour satisfaire les différentes comunidades (ensemble de régions). 

En faisant preuve d’un peu de patience, le visiteur attentif se voit immanquablement convié à pénétrer dans le cercle des rencontres impromptues où une ambiance des plus conviviales accompagne les tapas, une cerveza, voire un carajillo si les discussions s’apprêtent à verser dans cette exagération propice aux sentiments.

2

Le matin de ces journées réservées à une partie de golf entre amis, j’aimais bien me lever tôt, préparer mes affaires, faire un tour au jardin, arrosant çà et là, suppléant ainsi à la rosée absente dans ces régions, avant de partir déjeuner tranquillement à la terrasse du club house.

En cette saison, le soleil se levant sur la mer, ses premiers rayons, désormais plus inclinés, jouaient entre deux palmiers plantés à quelques mètres seulement du green du trou neuf. C’était un moyen comme un autre d’être approximativement tenu informé de l’heure. De bon matin, un tel décor incitait, à coup sûr, à la rêverie et aux plaisirs discrets d’une vie qui reprenait lentement son rythme.

En observant le monde des humains tout en songeant à celui des fourmis, je trouvais de bien trop grandes similitudes pour que l’intelligence ne fût attribuée qu’à notre espèce. Toutes les espèces vivantes en étaient pourvues, très différemment certes, mais néanmoins suffisamment pour que l’homme apprenne à la discerner.

Pendant ce temps, des moineaux dissimulaient mal l’intérêt qu’ils prêtaient à la fréquentation des humains. Peu farouches, ils venaient quémander un peu de nourriture quand ils ne se servaient pas eux-mêmes en picorant les miettes de pain éparses sur la table. Hélas, le bar du club de golf s’apprêtait à fermer pour subir d’importantes transformations dans les tout prochains jours. J’allais me retrouver à la rue 

Ce matin-là en arrivant au rond-point, le seul qui existait dans ce petit village, attiré par les palos d’un chanteur de flamenco, j’avais eu, tout à coup, envie de me plonger dans cette ambiance de tablao.

Le chant, la musique et le rythme caractéristique me rappelaient que le flamenco, né de la rencontre d’un mode d’expression oriental et de traditions musicales occidentales, faisait partie des danses de caractère. Une danse de caractère au cours de laquelle les émotions prennent corps.

Le flamenco est une plainte de l’amour, un cri de douleur du cœur, une déchirure de l’âme. Dans sa tenue aussi sombre que ses pensées, le chanteur nous envoute avec les nuances de sa voix tandis qu’un mélange de douceur et d’explosion, animant le corps du danseur, nous invite à le rejoindre dans le monde des émotions.

Les mains enserrant les bords de son gilet, la tête de côté, le corps suit le rythme de la mélodie. Les talons, pris de frénésie par instants, attendent une réponse. Taconeos et palmas se font instruments.

Le danseur de flamenco est un artiste, le chorégraphe des émotions de l’être humain.

Je décidai de m’arrêter pour prendre mon petit déjeuner et pénétrai dans ce bar, blotti entre la seule épicerie du coin et l’une des agences immobilières qui bordent les extérieurs du rond-point.

La casa Miguel était un tout petit bar, une sorte de couloir étroit où le passé de l’Espagne y serait un jour entré et, depuis, demeurait coincé dans les souvenirs de la patronne des lieux.

Il y a bien longtemps, son destin avait croisé celui d’un beau jeune homme, un soir de saint Jean, dans le sud de la France. La fête battait son plein. Le feu consumait les mannequins, constructions de bois et de carton, quand l’apercevant, son cœur se mit à battre la chamade. Il l’avait suivie jusque dans un autre sud, celui de l’Espagne. L’Andalousie.

Trente ans après, ils étaient là, derrière le comptoir de leur bar. Un bar comme bientôt, il n’en existerait plus !

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Nous sommes sociaux !

Articles récents